dimanche 18 septembre 2011

Internet et comportements sociaux agressifs


Nous voyons tous sur internet les lamentables tournures que prennent facilement les débats sur certains sites de discussion: de prime abord ou au bout d'un certain temps, la conversation, parfois sur des sujets tout à fait futiles, vire au pugilat verbal, avec violents rejets et insultes, explicites ou non. Cette agressivité, qui n'est pas habituelle dans les relations entre individus dans nos cultures policées, s'explique essentiellement par quatre facteurs qui se conjuguent.

En premier lieu, la distance introduite par le média, l'ensemble clavier-écran-ordinateur-liaison internet joue un très grand rôle. Elle éloigne les interlocuteurs, qui ne sont plus que des entités plus ou moins abstraites, comme les machines utilisées, et perdent en grande partie leur caractère humain; même si l'intervenant connaît réellement ses interlocuteurs, il se comportera comme en face de machines inhumaines et donc potentiellement hostiles. On voit bien que la distance croissante dans, par exemple, une conversation orale en présence de la personne, un entretien téléphonique et un chat sur internet entraîne une agressivité croissante dans le comportement.
Une conséquence du média spécifique est l'absence de manifestations physiques des sentiments de l'intervenant, comme attitudes du visage ou du corps, cris, etc., qui engendre une frustration comparable à celle du téléphone, les inflexions vocales en moins.
La forme d'expression par écriture au clavier et lecture à l'écran est également source d'agressivité par l'agaçante difficulté à pianoter d'un côté et les textes écrits à la va-vite et ainsi ambigus ou faussement interprétés de l'autre. Là où dans une correspondance épistolaire les délais atténuent cet effet, en permettant une lecture lente et approfondie et une réflexion sur le contenu et la réponse qui ne peut que calmer les esprits, la communication quasi instantanée sur le net incite à la précipitation de la lecture et de la réponse, où l'émotivité va s'exprimer au moins autant que la raison.
L'anonymat habituel sur internet et l'usage de pseudonymes contribuent bien sûr à augmenter l'agressivité: en face d'un inconnu, on est naturellement plus agressif que devant une personne connue, toutes choses égales par ailleurs. Dans la vie, il est rare qu'on discute longuement avec des inconnus; c'est fréquent sur internet, où l'intervenant ne connaît pas ses interlocuteurs, dont dans le meilleur des cas il a une opinion sur la personnalité fondée sur des informations très insuffisantes.

Le phénomène de groupe joue un grand rôle dans le comportement. Sur de nombreux sites de discussion, les interlocuteurs habituels se connaissent et un sentiment de groupe se crée vite, avec l'influence des « meneurs », le partage – pas toujours instantané – des idées, le suivisme, etc. Ainsi lorsqu'un élément extérieur vient se mêler aux débats, la tentation du rejet est naturellement forte en face d'un personnage nouveau, s'il ne correspond pas assez à la norme du groupe et apparaît ainsi comme déviant.

Dans les comportements sur internet, le sentiment d'impunité est sans doute pour beaucoup dans le fait que certains se « lâchent » comme ils ne le font jamais dans la vie.
Il est d'abord la conséquence de la sensation de foule: il y a des millions d'intervenants sur des milliers de forums à un instant donné, tout cela apparaît comme rassurant quant aux conséquences de comportements violents, qui ne se remarqueront même pas. Le sentiment de futilité, de légèreté de choses qui ne durent pas, passent vite, seront oubliées demain est aussi propice au laisser-aller dans les échanges; rien n'est gravé dans le marbre. Mieux, l'impunité est assurée à peu près totalement pour ceux qui peuvent a posteriori supprimer leurs traces, les administrateurs des sites par exemple; on voit que très souvent ils font disparaître ce qui peut être gênant dans leurs propos ou ceux d'autres intervenants; dans ces conditions chacun libère son agressivité sans crainte de suites quelconques.

La personnalité cachée des intervenants sur internet est également importante pour expliquer la tournure agressive des débats. Lobbyistes, fanatiques, en général bien dissimulés et nuançant adroitement leur propagande pour la déguiser en réflexion, tyranneaux, mégalomanes et déséquilibrés de tout poil se mêlent aux débats et en dénaturent l'esprit même le plus serein. Ces caractères, qui se remarquent rapidement dans une conversation physique où chacun peut mieux juger de l'autre, passent longtemps inaperçus sur internet si l'intervenant est un peu retors. Tout internaute habituel se rend compte périodiquement que tel interlocuteur, au début intéressant voire sympathique, ne débat que pour un but précis et inavoué ou souffre clairement de troubles psychologiques graves.

On peut noter en conclusion que beaucoup de points de comparaison existent entre le comportement sur internet et celui des automobilistes: anonymat, instantanéité des échanges, entre machines et non entre hommes, et agressivité conséquente tout à fait particulière dans les réactions.
Nous ne jugeons pas utile de donner des exemples. Chacun connaît des sites où ces comportements sont quotidiens; c'est pourquoi nous nous efforçons de les éviter ici.


32 commentaires:

rocla a dit…

Tout à fait Philippe . La non proximité de l' interlocuteur dont on connait finalement que le pseudo , interlocuteur qui peut se présenter à son avantage alors que dans la vie il peut être un parfait raté , découle sur des quiproquos en tout genre . Qui n' a pas vu sur internet des CV à rallonge aussi gratifiants qu' ubuesques dont jamais on ne peut vérifier la véracité . Des universitaire docteurs en ceci au chômage depuis des années , des professeurs agrégés ou non qui sont de simples moniteurs dans des LEP se la jouant savants de Marseille . Je me souviens personnellement d' avoir mis en ligne une adresse où je joue d' un instrument , rapport à un certain Professeur de Sous-Marins- Lampadaire se targuant d' avoir joué avec telle personnalité de la musique classique pour qu' il nous montre effectivement ses talents . Je n' ai non seulement ni trouvé d' interlocuteur relevant ce défi , mais ai dû essuyer quelques billevesées de plusieurs parfaits anonymes riant à la lune qui jamais n' ont démontré dans la réalité leur savoir -faire .
Pour exister sur le net il faut avoir une grosse dose de second degré .

L' agressivité est en effet le mot d' ordre . On est sur un site , on se sent insulté , on est censuré , et aussitôt on crée un site , on insulte et on censure . A croire que les mauvais exemples ne servent à rien .

L' intelligence voudrait pourtant que le progrès soit en marche . Mais n' est pas progressiste qui veut .

Des personnes réellement cool , décontractées avec lesquelles le fait de discuter serait plus important que d' avoir raison sont finalement rares sur le net . Déficits en tout genre font qu' ils se montrent toutes dents dehors éternellement sur le qui-vive alors qu' un être humain , un vrai est un couillon comme un autre .

Très bon article Philippe .

Philippe Renève a dit…

Merci Rocla.

"un être humain, un vrai est un couillon comme un autre."

Voilà qui est immensément juste: pour être à peu près fréquentable, il faut accepter d'être parfois dans l'erreur et très bête. Ce n'est pas facile, ce qui explique que ceux qui y parviennent sont assez âgés et donc pris pour de vieilles badernes mollassonnes voire gâteuses.

Le savoir c'est ça, la sagesse c'est ça: savoir et accepter sa bêtise.

Philippe Renève a dit…

Je précise que je parle pour moi, bien sûr !

rocla a dit…

Savoir être modeste n' a jamais tué personne .

Philippe Renève a dit…

La modestie est la fille aînée du réalisme, lui-même premier fils de la raison...

emile red a dit…

Il est vrai que la modestie, la sincérité et l'humilité sont des denrées rares sur le net, d'autant plus quand l'évènement, telle forme de pouvoir ou les moyens techniques permettent de se mettre en valeur.

Je suis surpris de voir ces gens, baudets comme tout le monde, agir exactement comme les politiciens qu'ils se plaisent à critiquer et comment ce sont les plus grosses ficelles et les plus grosses tares qu'ils utilisent pour vanter leur discours de vent et de néant.

Cependant, tous ces directeurs de pensée en biais vivant de l'immédiateté omettent la faille du système, ce petit poussoir qu'effleure le doigt quand la mauvaise foi, le mensonge, l'incurie et l'irresponsabilité saturent la matière grise, le bon sens et l'humanité.

Une bonne habitude qui fait souffrir la machine mais apaise la fureur : l'interrupteur, et tous nos Napoléon de banlieue, nos César du trottoir, nos amazones en mobylette ou nos caméléons des poubelles s'évanouissent d'un clic libérateur.

Une petite sieste et ce passé sauvage devient un souvenir dont la stérile inanité provoque un béat sourire...

Philippe Renève a dit…

Vain, virtuel et extinguible, à la différence de nos rires !

Anonyme a dit…

Tout ce qui peut servir d'écran est bienvenu dans une société qui se pense ouverte, mais repliée sur elle-même comme jamais. L'indivualisme, la culture de la réussite à tout prix entrainent l'ignorance et le rejet de l'autre, quel qu'il soit. Si tu n'es pas moi, tu n'es pas mon frère.Mais,la terre mère, GE, nous traite tous de la même manière, devant les maladies, accidents, intempéries etc... nous sommes tous mortels. Les carapaces seront détruites par les vers, comme le reste.

rocla a dit…

La culture de la réussite , c 'est tout à fait cà .

Comme le syndrome du marketing qui conduit à faire fabriquer à 10000 km et fermer nos usines .

Une espèce d' intelligence artificielle consistant à éliminer les Indiens pour commencer et trouver d' autres boucs émissaires pour continuer .

herredia a dit…

Un sujet normal est essentiellement quelqu'un qui se met dans la position de ne pas prendre au sérieux la plus grande part de son discours intérieur.( Lacan )

Philippe Renève a dit…

Bonjour Herredia
Lacan place très haut la barre de la normalité: il faut être plus que normal pour se mettre dans cette position... Je parlerais plutôt de sagesse normale !

Philippe Renève a dit…

En marge de cette réflexion, il est permis de se demander quel peuvent être l'état d'esprit et le mode de pensée de gens qui surnomment le présent blog « Tout le monde il est beau », alors qu'on ne se prive guère ici de fustiger et de critiquer.

L'agressivité du comportement finit par devenir une règle de conduite chez certains même lorsque les motifs viennent à manquer.

rocla a dit…

Penser que l' on a pas forcément raison serait le début d' un pas en avant consistant à lutter contre la rigidité mentale .

rocla a dit…

Il est tout simplement insupportable pour certains que d' autres pensent autrement . Pourtant il serait comment le monde si tous disaient la même chose , chantaient les mêmes chansons , cuisinaient les mêmes plats , finalement c 'est le début de la dégénérescence , on se marie entre soi et voilà les problèmes de consanguinité qui apparaissent.

Philippe Renève a dit…

Bien sûr, Rocla. Le problème est que certains n'ont pas l'habitude de douter de leurs idées et que leur certitude est encore renforcée par le sentiment de groupe qu'ils peuvent éprouver sur internet sur certains sites. Cette situation les pousse à une radicalisation des opinions, qui deviennent extrêmes sur certains sujets.
Rares sont les discussions où existe une prudence dans l'expression des idées; ceux qui en font preuve passent plutôt pour des faibles, des indécis, voire simplement des imbéciles. La règle est d'avoir une opinion sur tout et de se battre jusqu'au bout contre les avis opposés, et beaucoup considèrent comme infamant le simple aveu de s'être trompés. Le plaisir pour ceux-là est de ferrailler et non de défendre des idées: nous sommes dans l'émotion et non dans la raison.

On voit très bien sur certains sites comment s'élabore progressivement un ensemble d'opinions partagées par le groupe, qui deviennent parfois obsessionnelles jusqu'à la caricature et ne constituent plus que le prétexte à des polémiques agressives qui deviennent un but en soi, en procurant le plaisir bien connu de la chasse en meute: c'est la délicieuse émotion de l'indignation et de l'attaque collectives, qui annihilent toute velléité d'autocritique. Il y a une dynamique du groupe pernicieuse sur internet.

rocla a dit…

Raison pour laquelle je n' aime ni la routine ni les lieux communs . La bonne vie c 'est la découverte , le nouveau , le jamais vu , jamais entendu . Les vieilles histoires de grand-mère transmises de génération en génération sont certes jolies mais la vie que l' on invente a bien plus de sel .

Faut un peu d'imagination et de la fantaisie .

Anonyme a dit…

Bonjour,

Les comportements sur Internet sont assez comparables, somme toute, à ce que l'on peut observer chez certains automobilistes..

Injures, violence à peine contenue... puis parfois, lorsque deux protagonistes d'un conflit routier se retrouvent face à face : à un feu rouge ou à une pompe à essence.. les deux feignent de s'ignorer alors que, que quelques minutes avant, on aurait pu les croire prêt à s'entretuer joyeusement..

J'apprécie particulièrement un internaute qui use fréquemment à mon égard de métaphores militaires : un jour il parle de me fusiller, un autre il enjoint à l'un de ses camarades "d'engager un nouveau chargeur !". Curieux, ma foi, cette expression de pulsions meurtrières sans risque que permet la technologie !

Bon début de semaine à tous !

GB

Philippe Renève a dit…

Bonjour Gazi
C'était aussi ma comparaison avec les automobilistes; c'est assez frappant. L'émotivité et l'agressivité priment.

Anonyme a dit…

L'automobile, comme internet sont des écrans. Des abris où l'on peut tout se permettre puisque l'on est chez soi.

Ardèche

rocla a dit…

Si on veut pas attraper le Chikounegounia il suffit de fermer la fenêtre ...:-))

Chikounegounia s' écrit peut-être chewing-gum-gounia , j' ai jamais su ...

emile red a dit…

Je ne dis pas que c'est une règle mais souvent on peut mesurer la morgue et la violence rentrée par la dimension en longueur et en hauteur de la voiture, il doit en être de même avec l'ordinateur, la morgue du Mac, la taille de l'écran ou la capacité technique à mépriser les dilettantes.

Philippe, concernant le «Tout le monde il est beau», a contrario de l'effet voulu, je prends ce nom plus comme une louange qu'une critique, c'est la dialectique désespérée de l'envieux qui pense que «tout le monde est laid»...

Anonyme a dit…

"Tout le monde est laid.."

C'est souvent l'attitude que l'on observe chez ceux que l'on nomme (ou qui se proclament le plus souvent "anarchistes de droite").

Le nouvel avatar du dandy.. "Tout le monde est laid" (surtout les plus pauvres) sauf moi !

Lorsque ce néo dandy (il n'hésite pas parfois à endosser des vêtements aussi extravagants qu'une parka verte et, si on ne lui en fait pas le remarque, il trouve le moyen de le souligner..) fait preuve de style dans l'écriture, on en fait un phénomène d'édition..

GB

emile red a dit…

C'est drôle Gazi, nous devons penser au même stylo-foutraque désespéré et désespérant de fatuité...

Pas étonnant qu'il se qualifie d'anar de droite, il est lui même un oxymore sur pattes...

rocla a dit…

Il est pas un oxymore pour la France ...:-))

Philippe Renève a dit…

Que voulez-vous, il y a des gens qui confondent d'une part expression d'opinion et polémique, et d'autre part polémique et agression.

Philippe Renève a dit…

Emile, pour le « Tout le monde il est beau » tu as raison: après tout, il n'est pas honteux se faire traiter de naïf par des paranoïaques.

Et de complaisant par des c... déplaisants.

emile red a dit…

Quand un homme écrit avec son cul, il n'est pas étonnant qu'on cherche où est le bec... lol!

Philippe Renève a dit…

Excellent !

Philippe Renève a dit…

Le grand problème dans les sociétés humaines, et on le voit très bien sur internet, est que certains croient détenir la vérité, et voudraient donc l’imposer à tout le monde.

Pro-ceci, anti-cela, ils n’ont pas de nuance, pas de juste milieu, pas de doute sur leur pensée, sur la supériorité de leurs opinions et de leur culture.

Tôt ou tard ce comportement conduit à élaborer des normes qui ne peuvent que contraindre. Pourtant certains se disent républicains et démocrates; mais leur sentiment de supériorité les amène forcément au mépris, parfois à la haine et toujours à l’oppression.

Philippe Renève a dit…

Ce qui est d'ailleurs amusant est que les hommes dans nos sociétés actuelles ne donnent pas l'impression de nager dans un bonheur idyllique.

Et pourtant, les je-sais-ce-qui-est-bon tiennent dur comme fer à préserver de toute impureté (pensent-ils) notre culture européenne, par exemple, qui est plutôt dans un déclin moral et matériel que dans un flamboyant succès.

emile red a dit…

Sûr qu'au prix de la dignité et de la morale, sans parler de l'apport social, il n'y a pas photo à savoir qui préserver entre DSK et Muhammad Yunus...

Comme quoi aucune règle humaine ne peut être transcendante et intangible.

Philippe Renève a dit…

"DSK", dis-tu ? C'est qui ça ?