vendredi 12 août 2011

De l'inflation à l'endettement: l'impasse des économies européennes

Depuis l'instauration de l'euro et de la Banque Centrale Européenne, les Etats européens n'ont plus le pouvoir de battre monnaie, ni celui d'intervenir sur les parités de change ou les taux d'intérêt à court terme.
Pour certains pays, l'abandon d'une partie de ces compétences était plus ancien; ainsi de la France en 1973 avec l'interdiction des concours de la Banque de France au Trésor puis en 1993 avec la prohibition de tout type de crédit à l'Etat par l'institut d'émission.

En pratique, cette révolution économique a complètement changé le mode de financement des Etats. Auparavant, ils finançaient la croissance et les besoins d'investissement collectifs en ayant un large recours à la création monétaire – la fameuse planche à billets – qui se traduisait par une croissance de la masse monétaire, amenant plus ou moins d'inflation selon l'état de l'économie. D'une certaine façon, les Etats finançaient la croissance par l'inflation comme une entreprise augmente ses prix pour pouvoir investir. Depuis, ils doivent soit augmenter l'impôt, ce qui a été le cas jusqu'aux niveaux actuels difficilement surpassables, soit emprunter sur les marchés et donc s'endetter jusqu'au dernier euro qui leur fait défaut.
L'inflation est bien sûr un phénomène pernicieux lorsqu'elle est excessive. Mais quand elle se maintient à des niveaux raisonnables, par exemple jusqu'à 5 ou 7%, elle est assez peu défavorable aux agents économiques: les entreprises augmentent leurs prix pour reconstituer leurs marges, les salariés obtiennent de gré ou de force des hausses de salaires compensatrices, les taux d'intérêt montent pour rémunérer l'épargne et l'ensemble de l'économie n'en est pas autrement affecté. L'ensemble, sauf un secteur: les banques.

Le secteur bancaire craint en effet l'inflation comme la peste car, non contente de déprécier les intérêts touchés par les banques sur leurs prêts, elle diminue l'ensemble de la valeur des encours de ceux-ci et réduit d'autant leurs actifs, donc leurs profits et leurs capacités de prêt. Le banquier hait l'inflation comme le marin le lapin.
Les banques, qui depuis quelques décennies ont pris dans l'économie et la politique économique une importance croissante, ont aussi influencé de plus en plus la conduite des affaires de l'Etat; en France, l'indécente proximité des dirigeants bancaires et de l'exécutif le montre clairement. Elles ont donc trouvé une façon élégante de se prémunir contre l'inflation tout en devenant les financiers obligés des Etats en faisant légiférer sur l'abandon par ceux-ci du pouvoir monétaire: les banques financent les Etats, tirent de cette activité de jolies marges sans risque appréciable, et de surcroît sont magnifiquement placées pour spéculer à loisir sur ces dettes, dans un sens ou l'autre, ce qui dope magnifiquement leurs activités de marché, ainsi qu'elles nomment les spéculations et occupations lucratives connexes.

La dette française, pour ne citer qu'un exemple, est ainsi passée de 72,8 milliards d'euros en 1978 à 1.591,2 milliards en 2011, soit une progression annuelle moyenne de 9,8 % contre 3,6 % pour l'inflation. En proportion du P.I.B., elle est passée de 21 à 82%, soit un quasi-quadruplement.

Le but des banques a été atteint: les prêts aux Etats se sont formidablement gonflés, l'inflation est maîtrisée sauf accident extérieur aux économies, et les profits des grandes banques ont explosé. Quand leur santé financière a été menacée, les Etats ont volé à leur secours avec un empressement qu'envient les victimes des délocalisations. Le bonheur bancaire est là.

Et voici tout à coup que l'endettement des Etats commence à faire peur. La Grèce ne peut plus payer, l'Irlande (naguère éden exemplaire des néolibéraux), le Portugal et l'Espagne sont aux abois et chacun tremble que tout cela ne prenne l'allure d'un grand jeu de dominos s'écroulant un à un. Une chose est certaine: les banques s'en tireront.

Les économies, on ne sait pas trop.


29 commentaires:

Anonyme a dit…

Exactement , tout à fait, parfaitement.
Merci de l'avoir écrit.
Si "les banques" avaient deux sous d'intelligence, elles renonceraient à se faire rembourser cette dette, ce qui ne modifierait en rien leur fonctionnement quotidien. Il suffirait qu'elles prêtent à nouveau , ce même argent qui n'existe que quand elles le créent, pour que les intérêts se remettent à tomber de plus belle.

emile red a dit…

Comment les financiers en inventant la quadrature du cercle ont trouvé le moyen de réguler les fièvres sociales au grand bonheur des politiques.

Si le peuples ne se comporte pas bien et ne vote pas pour ceux indirectement installés par la finance, la bourse dévisse et ruine le peuple, les politiques ne perdent rien, en sortent renforcés et la machine repart de plus belle.

1973, c'était Pompidou, et quel était la profession de ce Monsieur ?

Anonyme a dit…

Directeur de la Banque Rothschild, il me semble.

Ardèche

Philippe Renève a dit…

C'est ça... une sorte de philanthrope, en quelque sorte.

Mais que dire de ceux qui ont fait ça: une jeune Somalienne en rétention avec son bébé de six mois, qui a dû apporter les couches et le biberon ?
Révoltant.

Philippe Renève a dit…

Et quand on voit les réactions des lecteurs (?) du Figaro, c'est à vomir.

Anonyme a dit…

Des lecteurs, pas sûr, des internautes qui se défoulent, sûr. Puisqu'ils n'ont pas le courage de leur opinion face à cette population. Bonjour, Madame, la porte fermée "saleté de " Dupont La Joie, par mort. Par ici, nous avons 2 familles, sans papiers, pour lesquelles nous nous battons, et les Municipalités aussi, ce qui est très important.

Anonyme a dit…

J'a oublié : Ardèche

emile red a dit…

Pitoyable...

rocla a dit…

Ben oui .

La seule économie que je comprends facilement c' est celle où quand on a cent balles si on en dépense 150 il y a comme une couille dans le piano . Vrai qu' une entreprise pour se développer a besoin de fraîche . Là où j' ai très du mal à saisir c 'est l' histoire des produits que l' on fabriquait à l' époque sont maintenant importés de pays lointains alors que les ceux d' ici sont chômeduniers . Beaucoup de terres en jachères et celles en culture c 'est pour courir les subventions . On marche très beaucoup sur la tête dans notre pays chéri . Je crois que les ingénieurs agrenobles de Bruxelles sont tros intelligents .

Ce que je peux certifier de chez assurance tourisques c 'est que les fraises que l' on mangeait il y a encore quarante ans avaient un merveilleux goùt de fraise . Maintenant tout a un peu le goùt du marketing . Le progrès c 'est super ...quand c 'est du progrès .

Philippe Renève a dit…

Bien dit, Rocla: les fraises ont le goût du marketing, qui n'en a guère sinon pour le fric...

rocla a dit…

:-))

de plus concernant cet artifice qu' est l' argent , l' or et toutes ces sortes de choses , on a toujours vu l' humain manger des aliments , des patates du riz des fruits légumes et autres , jamais personne n' a pu se rassasier à manger des billets de banque , des lingots ou des titres divers . Ne pas oublier que ces trucs à rendre fou que sont ces inventions ont juste la valeur que l' on veut bien leur donner . Du wind pur et simple . Dans un monde moins con on échangerait des pommes contre des poires ...

Anonyme a dit…

Les fruits et les légumes, vaste programme. Il y a quelque chose qui m'a toujours surprise, leur destruction.

Je comprend leur colère, mais pourquoi ne pas vendre à prix coûtant ou donner à ceux qui ne peuvent pas ou plus en acheter.

La précarité est tellement présente aujourd'hui.

Une bonne action ne résoud pas les problèmes mais peut apporter un peu de sérénité à ceux qui l'accomplissent.

Ardèche

Philippe Renève a dit…

Bonjour Monique, bonjour Rocla

En fait, je crois qu'on n'échappera pas tôt ou tard à un moratoire généralisé, c'est-à-dire l'annulation de tout ou partie des dettes des Etats.

Il pourrait être créé comme à certaines époques un système de devises-titres, de monnaies qui ne serviraient que pour les transactions sur les dettes des Etats, et en divisant par deux ou dix l'ensemble des dettes concernées. La spéculation ne pourrait plus s'exercer et on repartirait sur des niveaux raisonnables.

Mais les banques ont tous les pouvoirs, et ne voudront jamais...

Anonyme a dit…

http://biosphere.blog.lemonde.fr/ le 12 Aout2011
"Pour le reliquat de la dette, qui équivaut aujourd’hui à sept années fiscales en France, ne rendons pas aux riches prêteurs l’argent qu’ils n’ont eu aucun mal à donner puisqu’ils n’en avaient pas usage. De toute façon la solution inflationniste dévaloriserait leurs créances ou une guerre civile leur couperait la tête !"

emile red a dit…

Mon grand père disait : il vaut mieux vendre les patates que le champs...

Le curieux libéralisme de nos ploutocrates, lui, dit il faut vendre tous les champs et quand on n'a plus de quoi alimenter les dépenses il faut spolier ceux qui nous nourrissent mais ne rien demander à ceux qu'on a délicieusement enrichis en leur offrant les clés des champs, les outils et la récolte...

Philippe Renève a dit…

Bonjour Emile, bonjour à tous

On ne peut pas satisfaire tout le monde: les banquiers jubilent, les vulgaires citoyens paient...

Anonyme a dit…

On lit ici et là que les emprunteurs (les états, donc nous ) doivent payer le prix de leurs négligence, et que les prêteurs doivent légitimement récupérer ce qu'ils ont prêté.
Voyons ces deux personnages;
"les états" : ce serait effectivement nous si on était en démocratie, si on avait été consultés sur les choix de ce monde qui nous entoure; le nucléaire, la mondialisation, les stock options, le TGV, le chômage de masse etc.. Avez-vous été consultés ?
"les prêteurs" seraient donc des entités douées de conscience ? emprunter 1 miliard à une banque amie à 1% pour racheter une dette grecque à 5% c'est prêter ? spéculer sur la misère d'un peuple entier c'est prêter ? Et quel humain dispose de 10, 100, 1000 miliards pour les prêter ? est-ce quelqu'un qui les a gagnés de ses mains ? Et ceux qui jouent aux marchés internationaux comme au casino, ce sont des prêteurs ? et ceux qui parlent de taux d'intérêt liés à un risque : de quel risque parlent ils ?
Alors oui, un petit porteur doit être remboursé de ses dépôts, mais justement, c'est à lui qu'on dira "eh bien mon pauvre ami, vous avez tout perdu; vous savez, c'est la crise !"
michel038

Philippe Renève a dit…

Bonjour Michel038

Que de bonnes questions... En effet, les déficits ne sont pas causés par les citoyens, qui sont aussi rarement les prêteurs... mais qui paient quand même.

De toute manière, le remboursement intégral des dettes des Etats provoquerait une telle récession qu'il est à peu près exclu sous une forme classique: il faudra soit rééchelonner les prêts, soit en annuler une grande partie par un moratoire, ce que je crois le plus probable.

rocla a dit…

le monde de la finance est un monde factice .

Les escrocs au bonneteau sont plus honnêtes que le monde de la finance . On nous prend pour des gogos .

C 'est juste un rapport de force entre rien et rien ...

Il y a pas de différence entre les faux monnayeurs et la planche à billets . Sauf que la planche c 'est organisé par les états ;

Du boniment rien que du boniment .

Anonyme a dit…

Peut-être "les marchés" (les banquiers) ont-ils lu la fable La poule aux œufs d'or, de La Fontaine ? Dans ce cas, ils éviteraient de dépecer les pays endettés ?
Je crains que non ...
Tellement bornés
...Vont nous mettre la planète en rade

michel038

emile red a dit…

"Alors oui, un petit porteur doit être remboursé de ses dépôts"

Ça me gène beaucoup pour deux raisons :

- Un petit porteur quand il s'engage sait à quoi il s'engage, est-ce qu'un joueur de casino vient-il se plaindre de perdre ?
- Comment peut-on expliquer que quelqu'un qui a de l'argent et joue serait remboursé quand le commun est de plus en plus pressurisé sans aucun espoir de retour ?

J'ajouterai que lorsqu'il y a des gains, le petit porteur ne les partage pas.

C'est tout le principe de l'actionnariat et du jeu en bourse qui est pervers, on ne peut dissocier l'actionnaire petit ou grand, puisqu'il tend toujours à grandir, de la dérive boursière, ils sont les premiers responsables du manque de croissance en aspirant les bénéfices d'entreprise à l'opposé de leur but premier qui était justement de créer un appel d'air pour les entreprises manquant de liquidité ou en besoin d'investissement.

Philippe Renève a dit…

Michel038, la poule aux œufs d'or, c'est exactement ça: la cupidité libérée par l'ultralibéralisme ne voit pas plus loin que ses profits de l'année et sacrifie clairement l'avenir au présent.

Les grands groupes et les Etats naviguent à (courte) vue, puisque leurs dirigeants sont éphémères et insouciants du futur: après eux le déluge, ils ont des bateaux confortables.

Philippe Renève a dit…

Emile, cela est valable pour les porteurs d'actions, qui prennent sciemment (en principe) le risque boursier. Mais les porteurs d'emprunts d'Etat, dans des assurances-vie ou des SICAV pèpères, n'ont pas conscience que leurs placements, normalement tranquilles et à mille lieues de la spéculation, peuvent se déprécier.

Jusqu'à une époque récente, les emprunts des grands Etats étaient les placements les plus sûrs après les livrets bancaires. Faut-il alors que ces placements soient dépréciés par la faute d'Etats qui ne peuvent se financer que par l'emprunt ? Je crois qu'il faudra moduler des moratoires pour ne pas porter un coup fatal à la confiance envers les emprunts des pays. Si les banques méritent amplement de boire un gros bouillon dans l'affaire, les vrais épargnants doivent être moins maltraités.

emile red a dit…

Pire, il y a tellement de collusion entre le monde financier et le monde politique que prendre des mesures contre les uns impacte directement des autres.
Ça ne se limite pas à un monde politique impliqué dans le système financier (voir le nombre de politiques liés au système bancaire) mais aussi aux liens économiques quasi obligatoires entre les collectivités et les grandes entreprises.

Philippe Renève a dit…

Le monde politique n'est plus que le bras armé du monde économicofinancier, en effet.
C'est bien le problème majeur car il faudrait un sursaut citoyen très puissant pour changer cet état de fait. Peut-être une vraie crise, comme en 29, ferait-elle bouger les esprits; ce n'est pas certain.

Philippe Renève a dit…

En fait d'ailleurs, il n'y a plus de monde politique, car le pouvoir est aux mains des puissances d'argent; les hommes politiques n'en sont plus que des effigies, des masques.

emile red a dit…

Philippe, je fais une différence fondamentale entre l'épargnant qui ne joue pas son argent mais le place à long terme pour s'assurer quelques beaux jours et le boursicoteur lambda qui n'a que la conscience des gains et n'accepte pas les règles du jeu.

Pourtant, même l'épargnant quand l'appât du gain commence à le titiller devrait savoir qu'il y a des précédents à la ruine, il y a là aussi l'épargnant qui est assuré mais gagne peu et celui qui sous couvert d'un investissement soit disant pépère escompte bien récupérer le pactole et se retrouve avec de l'emprunt russe...

Le problème vient qu'on ne peut promettre une plus-value sans la proportionnaliser à une part de risque, ce qui explique le faible rendement des placements type livret qui sont garantis jusqu'à une certaine hauteur et moins pour ce qui est des SICAV ou des assurances-vie.

C'est exactement la différence, sur un autre plan, entre les fonds de pension et les retraites par répartition, l'un joue sur la bourse et peu s'effondrer, l'autre joue sur le capital et la croissance démographique et est garanti en partie par l'état.

Philippe Renève a dit…

Bien d'accord. Mais les placements en emprunts d'Etat, traditionnellement peu rentables mais (donc) peu risqués, sont maintenant fragilisés et peuvent être même catastrophiques.
L'épargnant se faisant une assurance-vie classique ne sait même pas qu'il prend un risque; or les portefeuilles constitués comportent beaucoup d'emprunts d'Etat ou d'organismes publics.

emile red a dit…

C'est vrai aussi, je suppose qu'il y a dans les microscopiques lignes en bas des contrats les engagements des assureurs, enfin n'ayant aucune assurance vie, je dois dire ne pas bien connaître ce domaine.

Je me contente d'un livret A et c'est bien parce que je le vaux bien...